C’est toute la société qui doit devenir plus maternelle, plus parentale

coussin allaitement

Yvonne Knibiehler milite pour « des aides sur les deux versants de la vie des femmes »

Comme elle le dit en souriant, son regard bleu fixé sur vous, Yvonne Knibiehler est souvent présentée comme « l’anti Elisabeth Badinter ». Cette spécialiste de l’histoire des femmes, professeur émérite de l’université d’Aix-en-Provence, martèle à 88 ans avec une belle énergie que la maternité est au coeur de l’identité féminine et reste un « désir profond du corps et du coeur ».

Elle souhaite une société qui réfléchisse et agisse pour permettre à la mère, mais aussi au père, de vivre mieux son rôle, sans « sacraliser l’enfant » (1).

Comment l’image et le rôle de la mère ont-ils évolué depuis les années 1970 ?

Yvonne Knibiehler : Le féminisme a posé clairement dans ces années-là le refus d’un choix imposé. Les femmes ne voulaient plus choisir entre se marier et avoir des enfants ou faire carrière et renoncer à la maternité. L’éducation leur a permis de porter ces revendications de société. Dès les années 1960, il y avait plus de bachelières que de bacheliers. Les femmes sont donc apparues massivement dans le monde du travail – le terme est réducteur car s’occuper de ses enfants est aussi un travail – en découvrant la « double journée ».

Il fallait tenir son poste et « tenir sa maison ». Avec souvent, et cela persiste, la culpabilité d’être une mauvaise mère et une mauvaise professionnelle. J’ai reproché au féminisme de ne pas prendre en compte cette souffrance, en s’engageant essentiellement sur la lutte pour le contrôle des naissances et le droit à disposer de son corps.

Mais il y a eu tout de même des progrès qui ont libéré les femmes ?

Y. K. : En France, on a trouvé des réponses financières, des allocations, les dispositifs de protection maternelle et infantile, mais pas vraiment de solutions « sur mesure » pour les femmes qui veulent avoir des enfants et allaiter via un coussin d’allaitement en travaillant. L’aide personnalisée doit porter sur les deux versants de leur vie. D’autant que les femmes n’ont souvent plus autour d’elle l’entourage proche, le clan familial qui pouvait les aider.

Mais le père devrait jouer tout son rôle pour que la mère s’en sorte mieux

Y. K. : Aucune mesure ne pourra le forcer à s’investir dans les tâches ménagères. Souvent, il croit faire beaucoup alors qu’il fait peu. Allez vérifier si un homme s’occupe de ses enfants lors de son congé parental ou s’il joue aux boules ! Et s’il rate sa carrière parce qu’il se consacre au repassage, est-ce qu’on y gagne vraiment ? Dans le passé, les pères étaient plus proches de leurs enfants quand ils étaient artisans, paysans et qu’ils les gardaient auprès d’eux. Aujourd’hui, ils ont une pression forte de leurs employeurs, une demande de disponibilité accrue. C’est la production avant la reproduction.

Faut-il alors repenser la société ?

Y. K. : Oui, nous devons aller vers une société véritablement maternelle. Aujourd’hui, je dirais qu’elle est marâtre. Elle malmène les mères et les enfants. Les couples parentaux doivent prendre la parole pour qu’on les entende sur leur quotidien, qu’on les soutienne par des prises en charge adaptées, des gardes de deux heures quand on a un souci, des compléments financiers.

Nous travaillons sur ce thème à Aix pour créer un institut de la parentalité méditerranéenne car nous avons des spécificités. Le lien mère-enfant est plus fort ici. Avec beaucoup de mamans immigrées souvent perdues. Et pourtant les dispositifs d’aide sont bien moins développés que dans le Nord de l’Europe.

Mais avec l’enfant-roi, n’y a-t-il pas trop de pression sur les parents ?

Y. K. : On ne peut jouer son rôle de mère, de parent, toute sa vie. Or les parents sont de plus en plus confrontés à des situations dures, notamment avec les ados. Avec la difficulté de trouver du travail, les enfants restent de plus en plus tard au foyer.

II faut des dispositifs, du centre aéré à l’internat, pour que l’enfant s’émancipe, qu’il soit confronté à d’autres adultes, ne soit pas « pourri » par des parents qui lui apportent tout. Pour le reste, cessons de culpabiliser. On est mère et parent comme on peut. Je n’ai pas été parfaite dans l’éducation de mes trois enfants. Ce qui est essentiel pour eux, c’est qu’ils sachent qu’on les aime et qu’on est auprès d’eux pour leur bien.

(1) Elle est notamment l’auteur de « Histoire des mères et la maternité en Occident » (Puf) et de « Qui gardera les enfants ? Mémoires d’une féministe iconoclaste » (Calmann-Lévy)